REVUE DU WEB #2

Quand la série Mr Robot éclaire l’actualité

 

Le temps est passé bien vite depuis la dernière revue du web et l’engagement d’en faire une rubrique trimestrielle n’est pas tenu! L’information est dense, toujours aussi hétéroclite, et le temps de la brasser, de l’emmagasiner et de la reformuler avec distance et regard critique a été plus conséquent que prévu.

Nous voici cependant avec le deuxième chapitre de cette rubrique, que je vous propose de dérouler à travers le spectre de la deuxième et formidable saison de la série Mr Robot. Une revue un peu plus concentrée, moins porté sur l’actualité foisonnante que sur des questions qui l’ont traversé de manière sous-jacente au fil des mois : Quelle réalité dessine le paysage numérique en 2016? Quel lien tisser entre contrôle replique patek philippe montres et contrôle de l’internet (peut-on parler de contrôle de l’internet)? Quelle frontière entre “assistance numérique” et contrôle des sociétés? Comment se forger une « identité numérique » (une identité avec le numérique) lorsque le réseau paraît si propice à l’éparpillement des identités?

Le « mode d’emploi » est toujours le même. Le fil du texte est émaillé de liens qui vous permettront d’approfondir la réflexion ébauchée ici, forcément partielle et subjective, de l’enrichir ou de la critiquer.

Non torneranno più (ils ne reviendront plus)

“O trentacinque anni. Non torneranno più le merendine di quando ero bambino,i pomeriggi di maggio, non torneranno più…”

(“J’ai 35 ans. Elles ne reviendront plus, les gourmandises de mon enfance; les après-midi de mai, ils ne reviendront plus…”)

Palombella rossa -Le lob rouge (Nanni Moretti)

Dans ce récit d’un leader du parti communiste Italien confronté à une amnésie durant une partie de Waterpolo (Un scénario unique en son genre), les réminiscences qui émaillent le film de ses passages les plus drôles, mais aussi (et surtout) les plus touchants, témoignent de ce que l’engagement politique a pu dérober de candeur à un homme devenu (pour le meilleur et pour le pire) conscience politique.

Le rapport avec cette revue du web me direz-vous? La fin de l’innocence.

« Esprit éveillé, corps endormi »

Control is an illusion

Mr Robot

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Aux prémices de la deuxième saison de Mr Robot, que nous avions évoqué ici, la série paraissait avoir perdu de son mordant. Il aura fallu attendre un improbable sixième épisode (avec l’intervention de Alf himself) pour que la deuxième saison décolle enfin et se révèle encore plus sombre, parfois drôle et provocante, qu’elle ne l’était déjà. Même si le final, dont nous ne dirons rien, laisse un peu sur sa faim, sans réserve, Mr Robot s’avère être l’une des œuvres politiques majeures de ces dernières années, brassant les thématiques qui ont construit et déconstruit notre monde depuis bientôt 15 ans : Crise des subprimes, évasion fiscale, terrorisme, surveillance massive, lanceurs d’alertes, arrivée sur le devant de la scène économique de la république populaire de chine, scandales politiques à tout va, prise en main de wall street par une poignée de firmes issues de la silicon valley, altermondialisme, ac(hack)tivisme, nouvel ordre mondial, etc.

Ces derniers mois, avec les attentats de Nice et de Saint-Etienne-du-Rouvray, ceux commis à Orlando, le coup d’état raté en Turquie, l’afflux toujours massif et désespéré de migrants fuyant des conditions de vie catastrophiques, le trouble croissant des consciences pointé du doigt dans Mr Robot s’est alourdi. Le désordre est devenu palpable.

Les sociétés réglées numériquement, comme des métronomes, semblent s’être perdues dans cette illusion d’information et de contrôle. “Control is an illusion” sont les mots ayant accompagné la campagne de promotion de la deuxième saison de Mr Robot. Le contrôle des sociétés numériques est mis en balance avec l’avènement du contrôle des vies. Objets connectés, Trackers d’activités, géants du web (GAFAM) centralisant la plupart de nos activités en ligne (messagerie, réseaux sociaux, partage de vidéo, espace de stockage, etc.), sont autant d’innovations proposant des services à double tranchant (voir le dernier et salutaire chapitre de la campagne « Degooglisons Internet » de Framasoft). D’un côté le confort d’une utilisation simple, efficace, sans problème de configuration avec le sentiment que la vie au quotidien est simplifiée (enrichie, “augmentée”?). De l’autre la confiscation de nos informations, documents et données privées par une poignée de multinationales aux fins explicitement mercantiles. Et, planant au-dessus de tout ça, le sentiment d’une incompréhension profonde des évènements qui dessinent les contours de ce monde où tout semble si proche et éloigné à la fois. D’où l’étrangeté,  qui ne saute même plus aux yeux, à dérouler une simple page d’accueil Facebook sur laquelle défilent, pubs pour le dernier Smartphone de telle ou telle entreprise, images terrifiantes d’une famine au cœur de l’Afrique, coup de cœur pour un nouveau gadget connecté, pétition qui prend de l’importance, Photo du dernier repas de machin en vacances au states, vidéos prisent par drone des vestiges d’Alep, Gif animé de Donald Trump en train de se curer le nez, etc. De quoi dérégler les consciences! Ces associations d’images hétéroclites, agencés selon un ordre qui semble arbitraire, non hiérarchisées, non classées, suivant le rythme effréné de la simple publication, ne sont pas sans rappeler les séances de torture auxquelles est soumis Alex, yeux rivés et ouverts de force sur un écran diffusant des images d’une extrême violence (accompagnées par la musique de Beethoven) dans l’Orange Mécanique de Stanley Kubrick.

1280x720-nptLa série témoigne à merveille des bouleversements majeurs engendrés ces dernières années par tous ces phénomènes, creusant toujours plus le fossé entre les puissants de ce monde (symbolisés ici par la firme Ecorp -Evilcorp!) et les autres, personnes épiées, lésées, dont les comportements sont analysés à des fins mercantiles voir de surveillance massive.

Quoi de plus explicite, dans l’actualité récente, que le scandale Yahoo dont la complicité dans l’affaire des écoutes massives orchestrées par la NSA a été évoqué par plusieurs médias, ici ou ici.

De son côté, Google se contente de “nous montrer ce qu’il sait de nous, et ça fait peur”.

mr-robot-your-privacy-has-been-deleted-giclee-print-18-x-24-653_1000Les géants de la silicon Valley brassent aujourd’hui des sommes stratosphériques, plus importantes que des budgets d’état, et à mille lieues des préoccupations quotidiennes de tout un chacun (logement, scolarité, santé, etc.). L’éditorial de Johan Hufnagel (Libération) le 14 mai 2016 élabore une réflexion quand-à la capitalisation boursière d’Apple et de la maison mère de Google (Alphabet) qui dénonce une naïveté des nations face à la toute puissance de ces firmes au-dessus des lois. A la source de cette toute puissance, l’algorithme bien-sûr (le mythe des geeks devenus rois à partir de bidouillages dans des garages californiens), mais surtout le règne du « design » travaillant sur les faiblesses, merveilleusement ciblées, de chaque utilisateur (ou la façon de concevoir des produits en les faisant passer pour des services).

Dans son blog, Hubert Guillaud, pointe du doigt cette question à partir de la conférence TED de Tristan Harris, « concevoir pour bien dépenser son temps ». Son article passionnant « Comment répondre au design de nos vulnérabilités ? » explore cette stratégie « d’illusionniste » des grands groupes de communication du web.

(vidéo en Anglais, vous pouvez la télécharger légalement avec sa traduction sur sa page TED)

Dans le même ordre d’idées, la chronique de Xavier de La Porte du 21 septembre visait à questionner « la manière dont nous apparaît l’information sur l’écran, dont elle est mise en scène, dans ce qui nous est permis de faire ou pas etc. »

En ce sens, Mr Robot est une série fascinante, car c’est dans les coulisses de ce décor et du web design tel qu’il nous apparait, qu’Eliott travaille à faire plier l’illusion, avec des lignes de code inscrites sur un terminal dépouillé de tout apparat.

f_societyAu delà du désordre mondial, c’est le désordre régnant en chacun de nous que révèle mieux que tout Mr Robot à travers Eliott Alderson, son personnage principal. Un désordre traduit en binaire par l’apogée d’un monde contrôlé numériquement et donc “Hackable” (détournable). Ce contrôle, et sa possible subversion, engendrent l’utopie. Car, si le patron (le contrôle) est un algorithme, alors il peut être détourné. De fait, comme nous l’apprend cet article de Xavier de La Porte (toujours lui) , « quelqu’un est en train d’apprendre à détruire Internet ».

display-8232Sans aller jusqu’à “détruire” internet, Le graphiste Geoffrey Dorne (frère du célèbre Korben) nous propose un tour d’horizon de « l’hacktivisme » avec son « Hacker Citizen »ou “comment pirater la ville pour faire société”. (Livre en commande sur TIND : https://tind.fr/boutique/livres/5 )

Hackers et Makers (ceux qui détournent et ceux qui fabriquent) sont les courants qui représentent le mieux cette utopie chez les digital natives, situant le numérique à hauteur d’homme. Les ressources dans ces domaines affluent, parmi lesquelles le précieux site OUI are Makers (proposant des tutoriels Do It Yourself) ou l’indispensable série d’Arte Creative “Fais-le toi-même”.

Le mouvement Nuit Debout, ayant aussi gravité sur et grâce aux réseaux, est en partie une résultante de ces utopies de l’ère numérique. comme le dit Vincent Glad dans un article pour Libération, “Il y a de nombreuses similitudes entre la pensée Internet et le mouvement de la place de la République.”  De même, le site Makery nous montre comment le mouvement a été investi par les makers de tous poils, artistes, philosophes, libres penseurs et l’état d’esprit D.I.T (Do It Together).

Ces mouvements (à l’image aussi d’Occupy Wall street, formidablement documenté en creative commons sur archive.org) vont certainement dans le sens d’un web rêvé par Tim Berners-Lee (son inventeur qui, il n’est pas inutile de le rappeler, décida en 1993 avec le CERN d’offrir l’ensemble de son travail autour du World Wide Web au domaine public).

img_20161010_104955(Cyberbook – La revue dessinée – Hervé Bourhis et Rudy Spiessert – Disponible à la médiathèque)

À l’autre bout de la chaine, le sentiment de perdre le contrôle qui, de son côté, engendre les thèses conspirationnistes. Heureusement des veilleurs travaillent à déconstruire les raisonnements trop faciles (Hoaxbuster), à l’image de cette enseignante dont la chaîne youtube “Hygiène mentale” évoque la démarche d’éducation aux médias auprès de classes de CM2.

Mais le doute face à une réalité de moins en moins tangible demeure. La recherche d’une « vérité cachée » alimente les théories d’un nombre d’internautes de plus en plus important. Dans son article « Aux frontières du réel » (Le monde diplomatique), Evelyne Pieiller développe une belle réflexion qui, de Balzac à Philip K Dick ou Matrix, nous permet de mieux comprendre les liens tissés entre fiction et « vérité caché » au fil des siècles. La lecture de cet article et la découverte de Mr Robot font naître une interrogation : « Internet est-il une fiction? » ou plutôt, « de quoi internet est-il la fiction? ».

Car, entre l’émergence des premiers ordinateurs personnels, la promesse d’un monde merveilleux mais fictionnel porté notamment par le jeux vidéo, et le règne du web brassant des milliards d’octet d’information à la seconde, quelque chose s’est perdu. Une naïveté face à l’information, une posture d’enfant. Eliott est cet enfant ayant grandi trop vite, ce négatif de Mark Zuckerberg et consort (comme l’était aussi le regretté Aaron Swartz). Ses troubles de la personnalité traduisent en fiction, cette “fin de l’innocence” engendrée par l’avènement de l’internet. L’information va vite, trop vite. Tout se sait immédiatement. Les images sont violentes. Les paroles sont violentes. Peu de recul ou de distance critique pour accompagner « ce précipité » d’informations. Les yeux tout d’abord sidérés finissent par se lasser. Les images circulent en boucles, en gif, au fil des posts sur les réseaux sociaux, suscitant indignation, terreur, cynisme et, de plus en plus, indifférence.

Pour ses dix ans d’existence, Wikileaks à travers une conférence de presse de Julian Assange, vient nous rappeler à son souvenir avec de nouvelles révélations qui ont fait polémique au sujet de la campagne présidentielle américaine ainsi que de Google (voir également ici ). Xavier de La Porte (encore et toujours lui) fait un point sur ces dix ans d’existence et la manière d’appréhender l’information sur la toile que Wikileaks a permis de modifier.

Le rêve d’une navigation paisible vendue par tous les géants du web est clairement compromis. Quelque chose ne tourne pas rond. Difficile d’ouvrir sa page d’accueil Facebook dégagé de toute préoccupation éthique ou morale, tant le magma de contenus hétéroclites, chaotiques, est difficile à appréhender sans aucune hiérarchisation de l’information.

Pour mieux oublier ce flux de contenus, un peu comme Eliott au fil des épisodes, les identités se scindent et face à l’horreur des images, bien des personnes se tournent vers le culte du bien être dont le marché est en pleine ébullition (montres connectées, capteurs de sommeil, applications dédiées aux régimes alimentaires, etc.). Parmi les chaines à succès Youtube, nombre d’entre-elles font office de « coach santé », et de nouvelles « disciplines » pour les moins curieuses rencontrent un succès phénoménal, à l’image de l’ASMR (technique de relaxation par le murmure – entre autre). A vous de juger !

Mr Robot raconte donc, en filigrane, l’inénarrable expérience de tout individu connecté au XXI eme siècle. L’information principale de cette série, en définitive, est la fragilité sur laquelle repose les fondements de cette « société numérique ». Une société qu’il appartient à chacun de se réapproprier, de hacker ou de réinventer. Les diverses initiatives locales, nationales, internationales (Occupy, Nuit debout, Podemos, décroissance, économistes atterrés, émergence des fablabs, mouvement du logiciel libre, soutien aux réfugiés, etc.) sont encourageantes et témoignent d’une réelle volonté des populations de rétablir le rapport de force, à travers le web notamment, d’inverser les valeurs, de lutter.

mr-robot-saison-1-rami-malek-christian-slaterEn attendant la prochaine revue du web je vous recommande donc vivement la série Mr Robot (en vod sur Google film ou Itunes… ce qui est un paradoxe. Mais prochainement, peut-être, à la médiathèque!) et vous souhaite une navigation « éclairée ».

One Response to “REVUE DU WEB #2

  • Cette série est top et nous apprends les techniques de hacking. Elle nous éclaire (malheureusement) sur la société actuelle avec les cotés positifs et négatifs. Un bon moyen de relativiser sur notre situation et notre bien-être