Fictions geeks : Hacker, Mr.Robot, Silicon Valley

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« la réalité, c’est ce qui continue à s’imposer à vous quand vous cessez d’y croire »

Philip K. Dick

Un film d’action international, une comédie californienne, un thriller paranoïaque new yorkais.

Le point commun entre ces trois créations récentes ? Les protagonistes au centre de l’histoire savent tous se servir d’un terminal et les intrigues se dénouent au rythme intensif du clavier traçant des lignes de codes à l’infini.

Depuis le mois de juin, le phénomène Mr Robot a commencé à se répandre sur la toile. Les spectateurs les plus geeks ont été enchantés d’enfin trouver une série mettant en avant un personnage crédible de Hacker. Les autres, sérivores, cinéphiles, curieux, ont trouvé une série non exempte de défauts, mais aux fulgurances incontestables, au style résolument musical, à l’intrigue tournée billige fotballdrakter vers l’actualité la plus récente (Edward Snowden, Julian Assange, Pirate Bay, Google et son ALPHABET…)

Profitons donc de l’occasion pour évoquer ces trois œuvres entérinant la présence d’une nouvelle figure du « héros » issue de la cyberculture : le Hacker.

HACKER

Avec Hacker (Blackhat), Michael Mann signe un film peu crédible sur le monde  des pirates informatiques. Quelques belles séquences promènent la caméra le long des circuits imprimés des cartes mères de data center aussi froids que gigantesques. L’infiniment grand rejoint alors le microscopique et c’est un régal rétinien. La puissance du film réside peut-être dans ces quelques images, trop fugaces, révélant les processeurs et composants informatiques à la manière de cités futuristes, à l’architecture rectiligne et métallique, aux rues désertés. Mais l’intrigue calqué sur un « mission impossible » mal scénarisé, a du mal à convaincre. Le personnage principal surtout, qui condense à lui seul les caractéristiques d’une équipe entière d’agents secrets (Hacker de génie maitrisant les arts martiaux et possédant le charme de Brad Pitt…). On passera donc sur futbalove dresy cette fiction qui, malgré ses faiblesses, met pour la première fois au centre d’un blockbuster hollywoodien le personnage du Hacker d’ordinaire relégué au rang des sympathiques et farfelus personnages secondaires.

Toutes les critiques ne convergent cependant pas et des revues aussi  prestigieuses que Positif ou les Inrockuptibles chroniquent cette œuvre à la manière d’un essai contemplatif aux enjeux formels ambitieux :

« Le prodige de « Hacker » est que cet accomplissement formel ne se fait pas aux dépens du récit ni de l’écriture du cinéaste, qui atteint une sophistication inédite. » (Inrockuptibles)

« Les plus belles séquences du film décrivent la volatilité du monde et sa diaphanéité comme seul le réalisateur de « Heat » sait les imprimer sur grand écran. » (Positif)

Même l’excellent critique Jean Baptiste Thoret (Charlie Hebdo, Mauvais genre, La dispute…) trouve ici « un film d’avant-garde prodigieux, inquiet, gris anthracite, froid, qui s’avance masqué sous les traits d’un action movie post-11 septembre ».

Chacun se fera donc son opinion.

 

MR. ROBOT

http://www.whoismrrobot.com/

« Un paranoïaque n’est rien d’autre que quelqu’un qui est en possession de tous les faits »

Warren Ellis  (TRANSMETROPOLITAN)

Une série en cours de diffusion vient pourtant donner un sérieux coup de fouet au Hacker de Michael Mann. Mr. Robot, diffusé actuellement sur la chaine américaine USA Network et sur plusieurs plateformes vod (pour l’instant en vo sans sous-titres), impose son personnage de Hacker sombre, torturé, « schizophrène éclairé » et « lucide », dans un New York devenu la scène de théâtre  d’un « combat avec le démon ». Parfois filmé avec l’élégance anxieuse d’un Stanley Kubrick, parsemé d’accélérations rageuses à la Scorsese, Mr. Robot trace au fil des épisodes un style unique rarement vu à la télévision (évidement, un peu plus depuis l’avènement d’HBO, AMC ou Netflix). Cette puissance formelle fait accepter sans trop de mal les quelques lourdeurs scénaristiques qui parsèment un récit sublimé par son protagoniste principal, Rami Malek, incarnant le jeune hackeur torturé Elliot Alderson et son pendant « maléfique », Tyrell Wellick, incarné tout aussi sublimement par Martin Wallstrom. Les lignes de codes servent ici à nouer et dénouer les afflictions névrotiques d’Elliott, néo punk sauvage, asocial, vivant reclus et solitaire dans son appartement sombre new yorkais avec un chien, la lumière des écrans pour le bronzage et des disques durs qu’il fait régulièrement bruler au micro-onde dans un souci paranoïaque ou un éclair de lucidité. Carburant à la morphine, les yeux exorbités, les mots rares et prononcés lentement, Elliot pirate à peu près tout et tout le monde (collègues de travail, psychiatre, amie d’enfance, réseau de son entreprise, inconnus douteux, etc…). Ce que les gens laissent sur internet raconte leur solitude : Facebook, les sites de rencontres, les mails parcourant les câbles de fibre sans fin.  Elliott s’en empare et lit à travers les gens. Il les décrypte et les déchiffre grâce à son sens de l’observation sorti d’un roman de Conan Doyle. Lorsque l’occasion se présente, en Robin des bois des forêts dématérialisés, Elliott rend un peu de justice et se débarrasse des « mauvais ». Mais l’enjeu n’est pas là, sa quête numérique est avant tout existentielle. Elliott lutte avec la matérialité du monde, se questionne sur la réalité des autres, les gens qu’il croise chaque jour au bureau, dans la rue, sur son palier. Pour faire face à cette solitude, Elliott s’est créé un compagnon imaginaire, sorte d’alter ego virtuel auquel il parle régulièrement et qui permet de tracer le récit en voix off un peu comme l’avait fait, plus maladroitement, la série Dexter, ou, dans la même veine, l’injustement oublié « Profit ». L’expérience est hallucinogène, l’écriture sèche, le débit saccadé. La voix trace par vibrations le dessin d’une âme plus vaste que celle d’Elliot. Le réseau, la machine, les démons ?

 

Dans sa beauté formelle, la série de Sam Esmail prend le parti de ne pas utiliser de générique. Chaque épisode est introduit par une séquence inaugurale magistrale suivie du titre de la série apparaissant en rouge avec une typo de jeu vidéo rétro sur tout l’écran. L’ouverture du deuxième épisode opposant Elliot et Tyrell Wellick dans un bureau dominant Manhattan en est la plus belle illustration. L’un, doté d’une grande confiance en lui, parle beaucoup. L’autre se tait et observe. Les colonnes, les vitres entrouvrant sur le ciel dominant la ville, la pâleur bleue de la lumière et l’espace entourant les personnages, suspendent cette séquence au-dessus du monde, dans une confrontation psychique entre deux génies opposés, sorte de duel Holmes / Moriarty au sommet de l’Olympe en train de converser sur le sort de l’humanité. L’épisode commence.

 

Au-delà de son message politique, de sa remise en question des forces structurant le capital et la société dématérialisée qui en prend les contours, MR.ROBOT dessine le portrait d’une âme seule errant en «prédateur » dans la jungle d’une société numérique où passent les « fantômes ». C’est, d’une certaine manière, une œuvre renouant avec les principes du romantisme : La solitude, l’origine, les démons, la recherche d’une âme sœur.

Il faudra donc guetter la probable diffusion de cette série en France car elle est l’une des œuvres les plus fascinantes vues cette année sur petit ou grand écran.

(Pour patienter, la lecture de la superbe bd Wizzywig d’Ed Piskor, pourra ravir ceux que cette intrigue titille. Hacking, anarchie, solitude, paranoïa… Rien que du bon ! La BD est disponible à la médiathèque)

SILICON VALLEY

Le côté « lumineux » de la force brille parfois un peu sombre. La série Silicon Valley nous entraine au cœur de l’industrie du net en Californie, où de jeunes gens rêvent leur avenir en Mark Zuckerberg et conçoivent des algorithmes susceptibles de leur rapporter  des millions. Cette série courte (25 minutes par épisode) et hilarante, proposée par HBO, décortique le ridicule et l’absurde de la compétition numérique qui fait rage en Californie. Sociétés tentaculaires type Google (ici Hooli) contre jeunes start up prometteuses (Piep Piper), Geeks introvertis contre golden boys extravertis, bureaux gigantesques avec armés de techniciens et d’avocats et petites maisons de banlieues (incubateurs) regorgeant de nerds maladroits, réceptions luxueuses  pour club de milliardaires « déconnectés », la série se forge à coups de portraits caustiques mais pas si caricaturaux que ça. Nous y suivons les périples d’une jeune start up sur le point de révolutionner l’encodage vidéo pour le streaming mais butant face à la compétition sauvage et brutale qui sévit en Californie. Le format est explosif, la société dépeinte focalisée sur elle-même, à mille lieues des réalités, les situations grotesques, et pourtant, la série n’est peut-être pas éloignée du documentaire tant nous avons vu ces dernières années des illustrations de ce que nous reflète, par le prisme de la comédie, Silicon Valley.

Les algorithmes sont ici déployés pour construire des applications capables de détecter des femmes aux seins qui pointent ou des fontaines à eau. Des techniciens sont payés à ne rien faire pour ne pas les voir tomber aux mains de la concurrence. Le streaming au débit le plus prodigieux jamais vu consiste à montrer un oiseau faisant son nid durant de nombreuses heures avec une image presque statique (le pic d’affluence du public intervenant lorsqu’un technicien tombe dans un précipice et se retrouve coincé une journée entière en venant nourrir les oiseaux). Les nouvelles méthodes de management imposent des réunions à vélo ou des messages de motivations vaguement inspirés de préceptes bouddhistes, etc…

Sans atteindre l’intensité de MR. ROBOT, Silicon Valley distille un humour corrosif et jouissif, décortiquant les strates structurant l’industrie florissante et souvent futile des applications smartphones et outils web. La superficialité et l’autosuffisance de ce petit monde brassant des milliards et pensant détenir les clés du futur de l’humanité y est dépeinte sans retenue, renouant avec les meilleures comédies américaines désormais trop rares au cinéma.

La série est visible sur la chaine OCS CITY sur le câble et probablement sur plusieurs plateformes VOD. Indispensable pour se faire une petite idée de l’environnement dans lequel évoluent les concepteurs de nos précieux smartphones et certainement l’une des meilleures comédies aperçues ces dernières années.

 

Voici donc deux séries à se mettre sous la dent avant la fin de l’été. Au-delà de leurs sujets mettant au centre des intrigues des protagonistes experts en informatique, ces séries montrent à quel point la société numérique a rapidement, et de manière complétement invasive, infiltré nos vies, nos maisons, nos outils et nos esprits. Que ce soit avec humour ou en manipulant l’inquiétante immatérialité de nos horizons, ces œuvres ne se contentent jamais  d’une « dénonciation » manichéenne et préfèrent le portrait à la caricature.

Entre fascination, rire, inquiétude et peur, Silicon Valley et Mr.Robot sont probablement les premières œuvres de fiction à peindre si justement et avec autant de grâce les générations de l’internet. Ils rendent justice à la cyberculture et démontrent, s’il le fallait, qu’elle est totalement ancrée dans nos réalités « terriennes », incarnées par des personnes, parfois touchantes, parfois terrifiantes, parfois ridicules, et dans des lieux.

Silicon Valley est prolongé pour une troisième saison et Mr Robot pour une deuxième (Hacker n’aura probablement jamais de suite !)

One Response to “Fictions geeks : Hacker, Mr.Robot, Silicon Valley

  • Manuel,
    Pour moi c’est Mr Robot, car c’est la plus « hacker », la plus réaliste, mais aussi la plus noire.
    A+